Il n'écrivait et ne parlait qu'une seule langue : le Français... mais il parlait tous les langages et écrivait dans toutes les musiques : il était à lui seul près d'un siècle et demi de poésie et de littérature... de Baudelaire à René Char en passant par Hugo, Bruant, Carco, Queneau ! Il a traversé toutes les Ecoles d'écriture, même automatique, du langage insaisissable de la rue aux modes langagières éphémères, du Franglais à l'Argot aux néologismes sans nombre, à la fois virtuose et vertigineux, il pouvait dans un même texte, dans un même vers, dans une même phrase les réconcilier tous.
De Beethoven et de Berlioz au carton perforé de l'orgue de barbarie, du piano à bretelles au rock psychédélique du groupe ZOO... grand interprète de lui-même, le meilleur, il aura été le premier slameur et sans doute aussi, le premier rappeur ! Artiste ironique, moqueur, cruel et toujours en colère, grand mélodiste, auteur, compositeur, orchestrateur et chef d'orchestre, il aura été de tous les temps le seul poète, authentiquement poète, sans rival, excepté chez les plus grands, que la chanson, le music-hall, la scène et une production discographique d'une richesse sans égale, aient jamais porté jusqu' à tous les sommets.
On a évoqué un Ferré misogyne… or, la misogynie de Ferré était celle de tous les hommes de sa génération face aux femmes cultivés et indépendantes d'esprit et parfois même... matériellement. Ces femmes, tous les hommes de la génération de Ferré les craignaient ; ils les considéraient comme des rivales... (même Sartre avait du mal avec elles et avec le féminisme). Pour Ferré, la femme c'est celle qui accompagne l'homme, le soutien, le protège, le couve aussi... (lessive, cuisine et lit !) ; c'est la femme qui veut et fait des enfants et qui les élèvent ; c'est aussi la femme qui se tait car c'est la femme qui en sait 100 fois moins que lui Léo Ferré en particulier, et les hommes en général.
Quant à savoir si Ferré était un bourgeois comme semble l'indiquer sa belle-fille, encore faut-il s'entendre sur le terme. Sûrement Ferré a accueilli le succès, l'argent et son confort de vie qu'il apporte, avec soulagement après 20 ans de galère... 20 ans de "vie d'artiste"... mais on peut sincèrement douter du fait qu’il ait pu être un bourgeois dans sa manière de concevoir l'organisation de la société : qui fait quoi, à quelle place, à quel prix et sur le dos de qui.
Contradictions, ambivalence… contemporain d’un siècle aux trois-quarts éventé, à la fois moderne et réac., Léo Ferré a sans doute fait l’amère expérience d’une humanité qui, si elle méritait un meilleur sort, ne pouvait néanmoins s’empêcher de mendier sa dignité auprès de salauds qui se feraient un plaisir de la lui accorder mais à condition qu’elle se baisse plus bas encore, sur les genoux car, comme tous les grands misanthropes, Ferré avait un amour débordant de compassion pour les petites gens ; dans ses textes et ses chansons, il leur disait "tu" : "... pour l'enfant que tu portes au fond de l'autobus" - extrait du titre "Requiem". Et si la musique l’a saoulé de mots, les mots l’ont aussi saoulé de musique et personne mieux que Ferré n'a usé et abusé de tous ces mots, jusqu'à en inventer d'autres... tellement il pouvait les trouver très en deçà de ce qu'il attendait d'eux. D'une violence inouïe, parfois jusqu'à la terreur... terreur des mots, de tous les mots de tous les langages dans une seule et même langue, intraduisible, il est la langue française de tous ceux qui la parlent et l'écrivent, et quelle que soit leur condition.
Sans doute indépassable, après lui... ce sera, et c'est déjà aujourd'hui, non pas le déluge mais... la débâcle d'une langue de résignés avachis, croulant sous la bêtise et le fric d'une réussite imbécile et sans profit pour notre humanité et son patrimoine.
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"La mémoire et la mer"
Léo Ferré - Paroles et musique
Ou quand Léo Ferré est sans égal ni rival... excepté chez les plus grands !

"Ces mains ruminantes qui meuglent
Cette rumeur me suit longtemps
Comme un mendiant sous l'anathème" Aimé Césaire ?!
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"Dieux de granits, ayez pitié
De leur vocation de parure
Quand le couteau vient s'immiscer
Dans leur castagnette figure" René Char ?!
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"Quand j'allais, géométrisant,
Mon âme au creux de ta blessure
Dans le désordre de ton cul
Poissé dans des draps d'aube fine
Je voyais un vitrail de plus,
Et toi fille verte, mon spleen" Baudelaire ?!
"Je me souviens des soirs là-bas
Et des sprints gagnés sur l'écume
Cette bave des chevaux ras
Au raz des rocs qui se consument" Rimbaud ?!
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